Habiter et se déplacer sobrement – interviews croisées France – Wallonie

Et si la frontière franco-belge, loin de séparer, devenait un espace de dialogue et d’inspiration ? À travers quatre entretiens et deux vidéos de terrain, le projet Assoreduce met en dialogue des initiatives associatives de sobriété des deux côtés de la frontière . Deux thématiques – l’aménagement du territoire et la mobilité – quatre acteurs, une conviction partagée : il existe de nombreux chemins vers un territoire plus sobre, plus solidaire et plus vivable.

Niché dans l’écoquartier de Fives-Cail, sur une ancienne friche industrielle lilloise, le projet Les Cail’loux Verts est avant tout une histoire humaine. Celle d’un groupe d’habitants, constitué en association sous le nom des « Cail’loux verts », qui a décidé de prendre en main la conception de son cadre de vie. L’immeuble, dont la maîtrise d’ouvrage est assurée par le bailleur social 3F Notre Logis, rassemble 20 logements allant du T2 au T5 autour d’espaces mutualisés : salle commune, chambre d’amis partagée, jardin, local vélo, espace bricolage et grande terrasse collective de 80 m².

Aménagement du territoire : deux visions de l’habitat collectif

Face à la crise du logement et à l’aspiration croissante à « habiter autrement », l’habitat participatif s’impose comme une réponse séduisante. Mais que recouvre exactement ce concept de part et d’autre de la frontière ? En France, la loi encadre l’habitat participatif depuis 2014. Si ce socle normatif légitime la démarche, il peut parfois, en miroir, la complexifier : la rigidité des montages est à la fois une garantie de sécurité juridique et un frein pour les projets atypiques. En Wallonie, le modèle de l’habitat groupé n’est toujours pas encadré légalement, ce qui peut engendrer divers blocages administratifs, financiers, fiscaux et urbanistiques pour les porteurs de projets. Ce qui n’empêche pas les projets de voir le jour de part et d’autre de la frontière. Les projets Les Cail’loux Verts, à Lille, et Ernest Living, à Namur, proposent des réponses différentes et complémentaires.

Les Cail’loux Verts (Lille) : un temps d’expérimentation

Ce qui distingue ce projet, c’est le partenariat entre le bailleur social et le collectif d’habitants dans la conception architecturale et la définition des usages du bâtiment – à rebours du fonctionnement habituel du bailleur social. En effet, les opérateurs immobiliers sont habitués à construire puis à attribuer les logements. Inverser ce processus — faire entrer les futurs habitants en amont de la conception — constitue un changement de paradigme pour ces acteurs. Ce bousculement de la culture professionnelle d’un corps de métier peut générer des tensions, parfois, mais aussi des apprentissages mutuels. 

Ernest Living (Namur) : un projet mixte, de bureaux et d’habitat partagé

À Namur, le projet Ernest Living emprunte une tout autre voie. Porté par une société commerciale à impact, il s’adresse aux familles monoparentales en proposant un habitat partagé au cœur de la ville historique. L’objectif est triple : offrir des logements confortables et performants sur le plan environnemental, réduire le coût du logement pour des ménages à revenus modestes, et créer une dynamique de solidarité entre voisins. Ernest Living occupe un bâtiment de la fin du XIXe siècle entièrement rénové, dont la localisation en centre-ville, à proximité immédiate d’une école et d’une gare, réduit également les besoins en mobilité motorisée. En outre, une partie du bâtiment est réservée à la location de bureaux.

Le financement s’est fait par des levées de fonds auprès d’investisseurs à impact et grâce à un crédit bancaire, sans recours aux subsides publics. Si le cadre est posé par un initiateur privé, l’âme du projet réside dans la capacité des habitants à construire une vie commune. L’association Habitat & Participation accompagne le groupe d’habitants et d’habitantes dans la construction de sa gouvernance du collectif, de son vivre-ensemble et de sa charte de vie.

Ce que la comparaison révèle

Que ce soit à Lille ou à Namur, les deux projets ont bénéficié du soutien des autorités publiques locales. Face à la complexité des interactions avec les acteurs institutionnels (réglementations multiples, inertie des pratiques, etc.), le collectif des Cail’loux verts a capitalisé sur la force du groupe et sa résilience. Porté par une mission forte, le fondateur du projet Ernest Living a réussi à fédérer les différentes parties prenantes autour de sa vision. 

Des deux côtés, les valeurs de solidarité et de mise en commun des espaces sont au cœur des projets, et la dynamique et l’énergie du collectif humain apparaissent comme des facteurs clés de succès. Les deux projets participent au renouvellement urbain : d’une friche et d’un bâti historique. Enfin, dans chaque projet, une attention particulière est portée à la mobilité. 

Mobilités : deux approches pour réduire la dépendance automobile

La voiture individuelle occupe une place prépondérante dans les territoires des Hauts-de-France et de la Wallonie, deux régions marquées par un tissu urbain étalé vers les périphéries, des inégalités socio-spatiales marquées et des inégalités en termes d’accès aux transports en commun. Face à ces constats partagés, l’Association Droit au Vélo (ADAV), à Lille, et Shift Modal, en Wallonie, développent des stratégies complémentaires de transformation de la mobilité.

L’ADAV (Lille) : le plaidoyer cyclable au long cours

Fondée en 1982, l’Association Droit au Vélo est l’une des plus anciennes organisations militantes pour les mobilités actives en France. Avec près de 3 000 adhérents, 8 salariés et plus de 60 correspondants locaux répartis dans le Nord et le Pas-de-Calais, elle combine expertise d’usage, plaidoyer institutionnel et actions de sensibilisation auprès des collectivités et des établissements scolaires.

Sa stratégie repose sur deux piliers. D’une part, en travaillant sur un vaste territoire intercommunal et en accumulant des victoires concrètes, l’ADAV est progressivement devenue un interlocuteur incontournable des décideurs locaux. D’autre part, en veillant à la cohérence du message : “la promotion du vélo ne peut se faire sans réduire la place de la voiture”. Un discours parfois difficile à faire entendre, mais que l’association assume pleinement. La force de l’ADAV tient aussi à sa capacité à créer une émulation entre territoires : en travaillant simultanément avec de nombreuses intercommunalités, elle peut jouer sur la compétition positive entre élus, chacun souhaitant ne pas être en retard sur son voisin.

Shift Modal (Wallonie) : innover par le véhicule intermédiaire

Shift Modal emprunte une voie différente. Cette association wallonne, encore jeune et portée essentiellement par des bénévoles, a pour ambition la réduction de l’impact environnemental du transport et, en particulier, de la place de la voiture dans nos vies et notre société.  Ses actions s’articulent autour de trois axes : le plaidoyer contre la mise sur le marché de véhicules inutilement lourds, surpuissants et avec une face avant anormalement haute ; la fédération des fabricants de véhicules électriques légers intermédiaires (les « vélis ») ; l’accompagnement de communes et de quartiers souhaitant repenser leurs infrastructures de mobilité. Shift Modal s’appuie sur le principe « Avoid-Shift-Improve » : éviter les kilomètres inutiles, décaler vers des modes actifs (le véli à assistance électrique, lorsque la marche et le vélo ne répond plus au besoin), améliorer l’efficacité des véhicules restants (le véli sans pédale plutôt que le SUV).

Le véli — entre le vélo et la voiture — est au cœur de sa vision. L’association a contribué à la création de la coopérative Shifty, chargée d’homologuer et de produire le premier prototype wallon de véli. L’objectif : proposer une alternative concrète à la voiture individuelle pour des trajets trop longs pour le vélo mais ne nécessitant pas un véhicule de plusieurs tonnes.

Ce que la comparaison révèle

Ce qui rapproche l’ADAV et Shift Modal est la volonté de proposer une action en forme de continuum entre technique et société. Les deux structures proposent une expertise sur l’objet technique qu’elles défendent (vélo ou véli) mais s’intéressent aussi aux infrastructures qui sous-tendent leur généralisation, sans oublier la réflexion sur la réglementation, les comportements des usagers et les limites de l’autosolisme. Ni l’une ni l’autre ne se contente de promouvoir un mode de transport : toutes deux interrogent le rapport collectif à l’espace public et à la liberté de se déplacer autrement.

Leurs actions portent sur le cadre légal : reconnaissance du vélo et application de la loi du côté français, évolution du cadre réglementaire et des aides à l’innovation associative en mobilité du côté wallon. Les deux associations travaillent à différents niveaux et sont actives dans l’accompagnement des communes et collectivités.  

Ce que ces regards croisés nous apprennent

Au-delà des spécificités de chaque initiative, la confrontation de ces quatre projets fait émerger des enseignements transversaux précieux pour quiconque souhaite engager une démarche de sobriété territoriale.

Des facteurs de réussite partagés

La force du collectif apparaît comme le premier facteur de réussite, qu’il s’agisse d’un groupe d’habitants, d’une équipe de bénévoles ou d’un réseau de correspondants locaux. Les différents projets sont le fruit de dynamiques et d’énergies collectives.

L’importance de la volonté politique, indispensable dans les projets d’habitat participatif, la mise en place d’infrastructures de mobilités adéquates ou encore le soutien à l’innovation. 

L’importance du cadre légal : les réglementations peuvent être complexes mais leur absence est tout autant.

L’alignement sur une vision commune, comme socle du collectif, pour l’alignement des messages et des actions, pour fédérer les parties prenantes et favoriser des ingénieries financières robustes. 

Des freins structurels persistants

Des deux côtés de la frontière, les acteurs butent sur des obstacles similaires : inertie des systèmes institutionnels peu habitués à l’innovation sociale, difficultés de financement – en particulier du secteur associatif – et résistance culturelle à la réduction de la place de la voiture ou à la transformation des modes d’habiter.

Une réplicabilité à construire ensemble

La question de la réplicabilité ne se pose pas de la même manière selon les contextes juridiques et financiers. Pour autant, de part et d’autre de la frontière, il y a beaucoup à apprendre. Les acteurs français peuvent s’inspirer des techniques de fabrication des vélis wallons ou d’un modèle d’habitat participatif plus flexible pour les futurs occupants en matière de gouvernance ; les acteurs wallons peuvent puiser dans l’expérience française en matière de cadres légaux pour l’habitat participatif et pour le soutien à l’innovation en termes de véhicules légers. Le territoire transfrontalier, loin d’être un obstacle, devient ici un atout : la diversité des approches est une richesse, à condition d’organiser les échanges.

Ces regards croisés franco-wallons montrent que la sobriété territoriale — dans l’habitat comme dans la mobilité — se décline en une pluralité de formes, chacune façonnée par son contexte. C’est précisément cette diversité, mise en dialogue, qui constitue la richesse d’une démarche transfrontalière. Les chemins sont multiples mais la volonté partagée.